Concept-paper

Un Livre blanc pour un nouveau dialogue méditerranéen et euro-arabe


Concept Paper


Les sociétés civiles arabes et leurs préoccupations actuelles

Par
Akram Belkaïd
Luis Martinez
Angélique Mounier-Kuhn

Global Studies Institute de l'Université de Genève


Genève, 15 janvier 2016

Un nouveau dialogue euro-arabe sur la base d'une écoute des sociétés civiles

C’est une urgence au nom de la paix, de la cohabitation pacifique entre les peuples et du développement harmonieux de l’Europe et du monde arabe. Cinq ans après les soulèvements populaires de 2011, il est grand temps de prendre le pouls d’une région dont les populations aspirent, plus que jamais, au mieux-être malgré d’incessantes turbulences politiques, sociales et sécuritaires. En cette période de doutes et de déchirement d'une rive à l'autre de la Méditerranée, il est impératif, aussi, de poser les bases d'un nouveau dialogue euro-arabe basé sur l’écoute des attentes des peuples  des pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord  (Middle East and North Africa countries / MENA).

Créé en 2013 à Genève par des personnalités européennes et originaires du monde arabe, la Fondation pour la Promotion du Dialogue Méditerranéen et Euro-Arabe (FDMEA) est convaincue que ce nouveau dialogue passe par une participation active des sociétés civiles de la région. Après l’enlisement du Processus de Barcelone et l’échec relatif de l’Union pour la Méditerranée (UPM), seule une reconnaissance et une prise en compte aussi large que possible des aspirations exprimées par les peuples permettra de donner l'impulsion à de nouvelles perspectives de coopération euro-arabes.

Afin de cerner les contours de la société civile dans le monde arabe et d'esquisser un inventaire de ses préoccupations et de ses attentes vis-à-vis de l’Europe, la FMDEA a confié au Global Studies Institute (GSI) de l'Université de Genève le pilotage de travaux exploratoires et consultatifs. Durant  les derniers mois de l'année 2015, des ateliers ont été organisés dans plusieurs pays arabes (Tunisie, Algérie, Maroc, Egypte, Syrie – à Gaziantep, en Turquie) rassemblant des représentants variés de la société civile. Dans un échantillon d'autres pays (Liban, Irak, Pays du Golfe), le travail d'approche s'est effectué à travers des entretiens avec des universitaires ou des représentants de la société civile. Enfin, une partie de la littérature académique sur le sujet a été passée en revue par les rédacteurs du rapport de synthèse et de perspectives des travaux.

Pour aussi audacieuse qu'elle soit, la démarche d'écoute de la société civile préconisée par la FDMEA (bottom-up approach) s'appuie sur de solides fondements. La première partie du document publié par le GSI en janvier 2016 rappelle que les sociétés civiles ont maintes fois figuré au cœur des processus de réformes, notamment politiques, qu’ils soient ou non identifiés à l’avance. L'expérience de la société civile tunisienne, mobilisée en 2010/2011 pour l'évolution du régime politique, devenue depuis un pilier de la transition démocratique et couronnée à ce titre par le prix Nobel de la paix 2015, en est l'illustration la plus emblématique. Pourtant, pour avoir négligé les attentes des sociétés civiles arabes, leurs espérances mais aussi leurs dynamiques et leurs mutations, l’Europe s’est avérée incapable d’anticiper les changements soudains de 2011. Tout comme les expériences d'approfondissement des relations interrégionales tentées par le passé (Processus de Barcelone, UPM etc.) ne sont pas parvenues à atteindre leurs objectifs, faute, notamment, d'une consultation préliminaire suffisamment approfondie des populations concernées.

Les résultats des premiers travaux d'écoute de la société civile menés sur le terrain durant l'automne et l'hiver 2015 sont présentés dans la deuxième partie du document publié par le GSI. Ils dressent un panorama contrasté des sociétés civiles dans le monde arabe, façonnées les unes et les autres par les contextes historiques, politiques socio-économiques et culturels propres aux pays dont elles sont issues. Toutes partagent néanmoins un questionnement existentiel similaire et se retrouvent sur un certain nombre de préoccupations structurelles communes, à commencer par celle de leurs ressources financières couplée à leur désir d'autonomie vis à vis des bailleurs de fonds. Conséquence des Printemps arabes et des formidables bouleversements sociopolitiques et géostratégiques qu'ils ont engendrés dans la région, une tendance au repli sur soi est perceptible au sein de ces sociétés civiles : les préoccupations de nature interne l'emportent sur celles qui ont trait aux relations avec le monde extérieur ou à des ambitions de partenariats internationaux. Les auteurs du rapports ont néanmoins considéré que les thématiques soulevées lors des ateliers ne sauraient être exclusives de préoccupations qui ressortent d'autres travaux d'observation, comme celles liées aux questions de sécurité, au chômage ou à la place des mouvements islamistes extrêmes.

Dans l'effervescence internationale actuelle, l’inertie, le repli ou le statu quo ne constituent pas des options souhaitables, affirme la troisième partie. Ne serait-ce que parce que l’interdépendance entre l'Europe et le monde arabe n’est plus à démontrer que cela soit sur les plans économique, énergétique, social, voire démographique et culturel. Interdépendance sécuritaire, aussi : depuis l'émergence et l'expansion territoriale de l'Organisation de l'Etat islamique (OEI) la menace a atteint des niveaux sans précédent. Elle vise l'Europe autant que le monde arabe. Le péril terroriste n'est pas le seul à prendre en compte : les extrémismes de tout bord ont aujourd'hui le vent en poupe. Ils font peser le risque d'une rupture progressive entre les deux zones, qu'il est essentiel d'endiguer. Ainsi, les tensions politiques croissantes en Europe, avec, la réponse sécuritaire face au terrorisme-djihadiste mais aussi les surenchères populistes et démagogiques face à l’afflux de réfugiés en provenance du Proche-Orient, tout autant que le désenchantement apparent des sociétés civiles arabes, rendent incontournable et urgent le lancement d'un nouveau dialogue euro-arabe.

La réponse à cet impératif requiert la mise en œuvre d'initiatives originales et innovantes impliquant les sociétés civiles des pays de la région. L’idée n’est pas de se substituer aux pouvoirs politiques mais de partir du constat que les initiatives gouvernementales sont confinée dans un cadre étroit relevant des exigences, notamment sécuritaires, du moment. La relance du dialogue et l'ouverture à de nouvelles perspectives de coopération imposent la rédaction d’un « Livre blanc » qui constituerait la première séquence d’un processus de négociation devant aboutir à un nouvel Accord-cadre de coopération et de sécurité entre l’Europe et les pays du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA countries). A l'image des travaux entrepris dans les années 1980 par la Commission mondiale de l’environnement et du développement (CMED) (ou Commission Brundtland) dont le rapport intitulé Our Common Future (Notre Avenir à tous) avait servi de base de travail au Sommet de la Terre de 1992. Ce « Livre blanc » de la société civile sur la coopération euro-arabe  est destiné à être la pierre angulaire de la refondation des relations entre l'Europe et le monde arabe. Véritable processus consultatif, il permettra de mener à bien les quatre objectifs suivants :

  1. une écoute la plus complète et la plus ouverte possible des attentes et des revendications des sociétés civiles arabes,
  2. la mise à disposition d’une matière suffisante pour alimenter les réflexions et pour structurer les débats d’une nouvelle négociation intergouvernementale visant à la relance, la refondation et la conduite des relations euro-arabes à travers un nouvel « Accord-final euro-arabe de coopération et de sécurité »,
  3. une contribution à la structuration de sociétés civiles arabes grâce aux retombées induites par le processus d’écoute et de consultation,
  4. le développement d’une réflexion visant à la création d’un « Forum des sociétés civiles euro-arabes » chargé de dynamiser les relations, la coopération et les échanges entre l’ensemble des sociétés civiles euro-arabes et d’accompagner la mise en œuvre de l’Accord-final euro-arabe de coopération et de sécurité.

Flow ChartFr

 

  1. Le partenariat stratégique met en place le Secrétariat et assure son financement (avec l’aide des gouvernements)
  2. La Commission supervise l’activité du Secrétariat
  3. Le Secrétariat assure la gestion, la coordination et la rédaction du Live blanc
  4. La Commission valide le Livre blanc
  5. Le  Secrétariat consulte la société civile euro arabe pour la rédaction du Livre blanc
  6. La Commission établit les contacts avec les gouvernements et avec les organisations intergouvernementales pour engager la négociation intergouvernementale
  7. Le Livre blanc propose notamment les modalités d’organisation de la société civile euro-arabe pour lui permettre de participer à la négociation intergouvernementale
  8. Le Secrétariat intergouvernemental établit les liens nécessaires pour la consultation de la société civile euro-arabe
  9. Les gouvernements et les organisations intergouvernementales assurent l’organisation et la gestion de la négociation intergouvernementale
  10. La société  civile euro-arabe est associée à la négociation intergouvernementale
  11. Les gouvernement négocient, puis adoptent un Accord euro-arabe de Coopération et de Sécurité

* FES Friedrich Ebert Stiftung
* DAFG – Deutsch-Arabische Freundschaftsgesellschaft
* IRIS – Institut de Relations Internationales et Stratégiques
* CERI – Centre de recherches internationales de Sciences Po
* USJ – L'Université de Saint Joseph à Beyrouth